« Entretien avec Renaud Herbin, marionnettiste et directeur du TJP Strasbourg : « Un théâtre ouvert à tous, au cœur de la recherche artistique et de l’actualité » » 

A l’occasion de la 26ème édition des Giboulées, Biennale Internationale Corps-Objet-Image (COI), Renaud Herbin marionnettiste et directeur du TJP Centre Dramatique National d’Alsace – Strasbourg nous présente ce temps fort de la saison. Du 16 au 24 mars 2018, un programme intense avec 27 compagnies venues de 14 pays et le lancement de la Revue COI #03 Réa-nimation.

TJP - Visuel Les Giboulées © Benoît Schupp

Paula Gomes : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’histoire du TJP Strasbourg et du festival « les Giboulées » ?

Renaud Herbin : Le TJP Strasbourg était à son origine en 1974, un Théâtre Jeune Public. André Pomarat, son fondateur a très tôt initié le festival « Les Giboulées » dédié à la marionnette. Depuis plus de 40 ans, c’est un événement ancré dans la programmation du théâtre qui attire professionnels, amateurs et curieux de la discipline. Le TJP est devenu le premier Centre Dramatique National (CDN) pour la marionnette. En 1997, Grégoire Callies a repris sa direction et « Les Giboulées » sont revenus chaque printemps. À mon arrivée en 2012, j’ai souhaité ouvrir le théâtre à tous les publics et reprendre le rythme de biennale pour « Les Giboulées » comme à ses débuts. Cela permet ainsi aux artistes marionnettistes de se renouveler dans leurs créations, de poursuivre nos missions, d’établir de nouvelles collaborations et de nous inscrire dans l’espace public.

P.G. : Que nous réserve l’édition 2018 des Giboulées ?

Renaud Herbin : Cette 26ème édition des Giboulées, Biennale Internationale Corps-Objet-Image propose 30 spectacles dont 15 coproductions du TJP. En ouverture et en première mondiale, « Monkeys » de l’Israélien Amit Drori interroge notre humanité avec ses singes robotisés « Electro-Monsters », le fruit de cinq ans de développement. Première également pour : « Solace » d’Uta Gebert, un réconfort poétique à travers le regard d’un enfant représenté par une marionnette saisissante ; « Appel d’air » d’Itzel Palomo explore les méandres de la mémoire entre arts visuels et théâtre ;« The Pulverised Palace » de l’Anglais Tim Spooner.

Marionnettistes et scénographes seront à l’honneur le 19 mars : huit formes courtes témoignent du croisement des disciplines et des regards d’artistes en devenir. Étudiants marionnettistes de l’École supérieure d’art de Stuttgart et scénographes de la Haute École du Rhin de Strasbourg (HEAR) combinent matières, espaces, corps, objets et images. Le 22 mars, le lancement de la Revue COI #03 Réa-nimation (numérique et papier) sera précédé du spectacle-conférence « Inside » de Bruno Latour et Frédérique Aït-Touati. Croisant recherche et théâtre, ces deux chercheurs se penchent sur la « zone critique », mince pellicule superficielle de la Terre où eau, sol, sous-sol et le monde du vivant interagissent. Ils invitent l’Homme à se décentrer et à revoir son rôle dans le monde.

Portrait R Herbin © Benoît Schupp

P.G. : Vous présentez votre dernière création « Open the owl », un conte où vous revisitez les marionnettes traditionnelles. Quels autres thèmes seront abordés ?

Renaud Herbin : Open the owl » a été présenté pour la première fois en septembre dernier au Festival Mondial des Théâtres de la Marionnette à Charleville-Mézières. Dans ce conte, je mets en scène des personnages miniatures, une pièce de répertoire créée en 1936 par le marionnettiste slovène Milan Klemenčič. Le récit original de Franz von Pocci : Sovji grad – Le château des Hiboux est prolongé par la romancière, Célia Houdart. « Ouvrir le hibou » comme on ouvrirait une machine à construire les illusions.

Le performer iranien Ali Moini nous plonge dans l’illusion avec son pantin métallique, un double calqué sur ses mouvements. Les thèmes de ce festival sont nombreux et correspondent aux univers et à la sensibilité des artistes. Paulo Duarte, plasticien-marionnettiste avec qui je travaille depuis longtemps propose avec « Novo – La nuit », un voyage visuel et sonore dans la nuit urbaine. Le performer iranien Ali Moini nous plonge dans l’illusion aussi avec son pantin métallique, un double calqué sur ses mouvements. Les atelies du spectacle de Jean-Pierre Larrocche présentent leurs inventions plastiques et musicales dans « Tremblez machines ! » et « Animal épique ». Innovations technologiques avec « Artefact » : Joris Mathieu propose un théâtre déambulatoire sans humain. Munis d’écouteurs, les spectacles assistent au dialogue entre un personnage et une intelligence artificielle. Quel avenir pour l’homme face à la croissance technologique exponentielle ? Des créations engagées : « Terres invisibles » questionne le traitement médiatique des migrants et leur « ailleurs » difficile à atteindre. Sandrina Lingren et Ishmael Falk utilisent leur corps comme des paysages où transitent des figurines miniatures, des drames ordinaires avec la langue poétique d’Italo Calvino. « Arde brillante en los bosques de la noche » de l’Argentin Mariano Pensotti est le récit de trois femmes reliées par la figure emblématique d’Alexandra Kollontaï. Le metteur en scène propose de repenser l’héritage de la révolution de 1917 à travers la célèbre question de Lénine : « Que faire ? ».

P.G. : Quels sont vos objectifs pour cette biennale ?

Renaud Herbin : Nous souhaitons montrer la richesse et la diversité des arts de la marionnette contemporaine qui se déploient sous de multiples formes : marionnettes à fils ou numériques, pantins, robots et imprimantes 3D, jeux de lumières sur corps et matières en mouvement… Autant d’histoires et de techniques établies ou innovantes qui ne cessent de nous surprendre. Nous apportons notre soutien aux artistes en devenir avec un travail en amont dans les écoles et les universités. Les arts de la marionnette contemporaine questionnent les écritures d’aujourd’hui et dessinent le contour du paysage artistique avec de nouvelles modalités de représentation. Accessibles à un large public, les spectacles s’inscrivent dans l’actualité et sollicitent notre imaginaire sur scène. Chaque jour, les festivaliers peuvent partager leurs expériences et réflexions.

P.G. : Où se déroule Les Giboulées cette année ?

Renaud Herbin : Le TJP installé au cœur de la ville de Strasbourg accueillle le public dans deux salles : la petite scène et la grande scène. Nous travaillons conjointement avec d’autres lieux car le contexte géographique de la ville, son rayonnement et les nombreuses initiatives nous le permettent. Travailler ensemble est inscrit dans notre culture et c’est une grande chance !

Durant plus d’une semaine, spectacles, performances et expositions des Giboulées sont à voir à Strasbourg et en Eurométropole : au TJP, au Théâtre du Maillon, au Pôle Sud, au Théâtre de Hautepierre, à l’Espace K, au PréO Oberhausbergen, au MAMCS et au Campus Esplanade. Des installations monumentales seront présentes dans l’espace public : « Floe » un iceberg morcelé de Jean-Baptiste André et « Maibaum » de la Cie Arrangement provisoire.

Artefact
OUI-TJP - MONKEYS @AmitDrori-6
Yellow Object « Loie Fuller Manual by Ola Maciejewska
OUI-Noirs comme l_ébène 5 © Pseudonymo

« Artefact » © Nicolas Bouvier ; « Loie-Fuller » © Martin-Argyroglo ; « MONKEYS » © Amit Drori ; « Noirs comme l’ébène » © Pseudonymo

P.G. : Quelles sont vos missions au sein du TJP ?

Renaud Herbin : Nos missions principales sont la Production et la Diffusion. Nous accompagnons les artistes dans leurs créations avec des projets en résidence et des temps d’expérimentation. Lieu de création, le CDN d’Alsace – Strasbourg est un outil fondamental pour ouvrir des espaces de Recherche et le Développement. Depuis six ans, nous travaillons sur la relation COI Corps-Objet-Image avec une approche disciplinaire où se mêlent marionnette, danse et arts visuels. Facette importante de ce projet, les « Chantiers COI » enrichissent la pratique artistique de professionnels et d’amateurs. Ce sont des espaces de recherches, des temps de découvertes et de transmissions qui se régénèrent au fil des saisons grâce à l’énergie des participants : artistes associés au CDN, étudiants, amateurs enfants ou adultes. Ce projet et ces explorations contemporaines sont tracés sur la Plateforme COI (www.corps-objet-image.com). Ce site ressources du TJP est un espace unique ouvert aux expérimentations, confrontations et échanges aussi bien pour le public que pour les artistes. La diffusion de la Revue COI vient clore deux ans d’investigations où chercheurs et artistes de tous horizons interagissent pour penser autrement les arts de la scène, qualifier les processus et les enjeux de nouvelles formes avec un gros travail d’écriture.

P.G. : Parlez-nous du concept Corps-Objet-Image que vous avez développé ? Quels en sont les enjeux et les acteurs ?

Renaud Herbin : Au croisement de plusieurs disciplines (arts visuels, danse et marionnette), ce concept Corps-Objet-Image met en évidence des zones de correspondance, d’hybridation. L’objet, la matière brute ou la marionnette viennent se mettre en relation avec le corps dans un travail chorégraphique. Le geste de mise en contact ouvre de multiples territoires d’expérimentation et devient un moteur de créativité et de connexions inattendues qui font jaillir des propositions artistiques plurielles d’une grande richesse. De l’autre côté de la relation Corps-Objet-Image COI, nous avons la Représentation, le champ des arts visuels sont au cœur du corps et de l’image. Il est intéressant de voir comment les choses s’articulent. Cette triangulaire Corps-Objet-Image requestionne l’humain face à la matière. Nos perceptions fondamentales sont bousculées dans cette représentation différente à la nature et à la matière. Toutes les puissances dans ce monde ne sont pas de notre côté. La « Réanimation » ou la redistribution des puissances d’agir entre les choses, les invisibles, les puissances cosmiques… nous montrent que nous faisons partie d’un tout !

P.G. : Vous préparez déjà la saison prochaine, quels en seront les points forts ?

Renaud Herbin : Nous poursuivons le travail sur la relation COI et notre soutien aux nouvelles créations. Nous préparons les 4ème Rencontres Internationales Corps-Objet-Image qui auront lieu au printemps 2019. C’est un grand laboratoire qui favorise les échanges et la curiosité mutuelle. Une semaine intense de rencontres, de transmissions, de rendez-vous publics et de surprises !

 

Informations pratiques


Les Giboulées, Biennale Internationale Corps-Objet-Image
26ème édition

Dates
Du 16 au 24 mars 2018

Adresse
TJP Petite Scène
1, rue du Pont Saint-Martin (Petite France)
67000 Strasbourg

Informations et dates de tournée
http://www.tjp-strasbourg.com/giboulees-18


http://www.corps-objet-image.com/