Entretien avec Pier Lamandé : «Presqu’illes », « autrices », « matrimoine » vers une prise de conscience collective d’un héritage commun et de territoires du langage à défendre

À l’occasion de la présentation de la nouvelle création « Presqu’illes, Cabaret sur la féminisation de la langue française » du 24 au 27 avril à la Reine Blanche, mis en scène par Louise Dudek, Pier Lamandé comédien dans cette pièce, nous parle de ce projet captivant basé sur le texte de Sarah Pèpe qui aborde l’égalité des hommes et des femmes et l’influence du langage dans la création du monde. C’est à Mains d’Œuvres que Pier Lamandé a donné rendez-vous à Théâtre Actu à l’occasion de la lecture de Taxiwoman, texte du camerounais Eric Delphin Kwégoué, lauréat du label « Jeunes textes en liberté » saison #4 présenté lundi 8 avril dans le cadre du Festival Hors-Limite.

Paula Gomes : Pourquoi nous avoir donné rendez-vous à Mains d’Œuvres avec ce texte original Taxiwoman ? La salle de la lecture « Star Trek » est elle aussi étonnante, aux allures de vaisseau spatial.

Pier Lamandé : Mains d’Œuvres est un lieu indépendant, ouvert à la création, à la recherche et à la diffusion qui existe depuis plus de 20 ans. Ces friches à Saint-Ouen ont été réhabilitées en lieux culturels, à la fin des années 90. Aujourd’hui avec 4000 m², le bâtiment accueille des artistes de toutes disciplines aux formes innovantes, des expositions, des concerts et des spectacles. Mains d’Œuvres est partenaire du label « Jeunes textes en liberté » depuis sa création en 2015. Faisant partie du comité de lecture, j’attache de l’importance aux textes contemporains et à donner de la visibilité aux auteurs et autrices. Faire entendre des textes qui ne sont ni publiés, ni édités est un engagement fort et de plus « Jeunes textes en liberté » assure un accompagnement aux lauréat.e.s en les intégrant dans la programmation par des lectures de leur texte dans différents lieux. Un pari osé qui semble porter ses fruits au fil des ans.

P. G. : Qu’est-ce que le label « Jeunes textes en liberté » ? Comment se fait le choix des textes ?

Pier Lamandé : Créé en 2015 par l’autrice Penda Diouf et le metteur en scène Anthony Thibault. L’ambition est de faire entendre des textes inédits, qui s’adressent à toutes et à tous. Partant d’un constat qu’il fallait combler les vides et les manques en terme de narrations et de représentations de la diversité et de la parité sur les plateaux de théâtre français. Ce label est un espace de transmission entre les auteurs, autrices, metteurs en scène, metteuses en scène, comédiennes, comédiens, structures, habitantes et habitants d’un territoire susceptibles de porter ces valeurs.
Pour ce qui est du choix des textes, un appel est fait en mai-juin, nous recevons plus d’une centaine de textes non publiés, non édités chaque année. Nous débuterons bientôt la saison #5. Puis le comité de lecture composé de comédien.ne.s et metteur.e.s en scène délibérera et en octobre six lauréats et lauréates seront choisi.e.s dont les œuvres seront mises en voix dans différents lieux, favorisant les échanges avec le public.

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© Heidi Folliet

P. G. : Comment est né le projet « Presqu’illes » ?

Pier Lamandé : Sarah Pèpe a répondu à un appel à texte en 2017 du label « Jeunes textes en liberté » sur le thème : langues et révoltes. Lauréat de la saison #2, son texte a ensuite été présenté en lectures/mise en espaces durant l’année avec les cinq autres lauréats et lauréates, comme cela est prévu dans la programmation. Cela s’avère être d’un fort soutien car ce sont aussi des moments de rencontres et d’échanges avec le public. Pour Presqu’illes par exemple, de nouveaux lieux ont sollicité des lectures, ce qui lui a donné ainsi encore plus de visibilité. La metteuse en scène Louise Dudek, artiste associée à la Scène nationale de Dieppe a souhaité défendre ce projet. Des lectures ont été données en septembre à Dieppe dans le cadre des journées du Matrimoine et en novembre à la MPAA (Maison des Pratiques Artistiques Amateurs) de Paris pour un hommage aux combattants et combattantes, suivi d’un débat avec Sarah Pèpe.

P. G. : Pouvez-vous nous parlez de votre parcours ? Comment avez-vous été amené à travailler sur ce projet ?

Pier Lamandé : Après des études de biologie, et une formation au cours Florent, j’ai travaillé avec Éric Ruf, Stanislas Nordey, Christine Letailleur, Valérie Lang et Thomas Jolly… avec lesquel.le.s j’étais aussi bien acteur que collaborateur artistique. Je continue plus récemment avec Etienne Gaudillère.
Parallèlement, j’ai réalisé plusieurs mises en scène et écrit pour la radio. En 2017, j’ai renoué avec la mise en scène en dirigeant Anaïs Muller et Bertrand Poncet dans le spectacle Un jour j’ai rêvé d’être toi. J’écris actuellement le spectacle de Lino Mérion et Salim « Seuch », sur leur rencontre dans le « Krump », danse urbaine née à San Francisco. Je poursuis aujourd’hui mon questionnement théâtral auprès du label « Jeunes Textes en Liberté », du laboratoire Matrimoine/MPAA et des structures de la Francophonie, telles que le Comité de lecture « Le Quartier des Auteurs ».
Faisant partie du comité de lecture de « Jeunes textes en liberté », j’accompagne également la programmation. Sarah Pèpe m’a demandé de participer à la lecture du texte. Puis Louise Dudek m’a proposé de rejoindre les lectures, puis cette création, où je suis le seul homme.

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© Mohand Azzoug

P. G. : Sous quelle forme se présente Presqu’illes ? Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Pier Lamandé : Le point de départ est le constat de l’autrice qui se présente comme telle aujourd’hui, et utilise ce mot pour se définir et les violentes réactions que cela suscite. Elle décide alors de prendre sa propre défense en invoquant des figures de l’Histoire et en montrant aussi l’absurdité de certaines situations actuelles. Sarah Pèpe dévoile les résistances qui ont entravé la féminisation de la langue et leurs conséquences dans la construction de notre société. Ce projet fédérateur remet en question le langage qui a disparu, le débat est alimenté par la diversité du public.
Louise Dudek en donne une version cabaret avec différents tableaux à travers des situations contemporaines et historiques. Cette forme rassemble autour d’un sujet fort et laisse ainsi la possibilité d’échanges avec le public. La composition et les arrangements musicauxle ont été réalisés par Soizic Martin. Sept chansons ont été choisies afin d’ouvrir des perspectives. C’est un moment de convivialité et de réflexion dans un pays où la culture est puissante.
Si je suis le seul homme dans la pièce, je ne porte pas tous, ni que des rôles d’hommes. Mon rôle vient rappeler que la question appartient aussi aux hommes. Il convient aussi de connaître la position masculine. Le propos sera complété par des textes historiques :
– débats de Marie-Louise Gagneur, autrice et militante féministe française, Yvette Roudy devant les Académiciens
– texte de Virginie Despentes qui vient interroger la position masculine.

P. G. : Quelles ont été les résistances à la féminisation de la langue ? Comment cela a-t-il évolué au fil du temps ? Qu’est-ce qu’apporte ce texte ? Quel est votre point de vue ?

Pier Lamandé : Le mot « autrice » existe depuis le 14ème siècle. À la fin de l’Empire, le mot est retiré entraînant l’invisibilisation de l’activité ! Sous l’Ancien Régime, les autrices étaient 150 dont 17 sont entrées à la Comédie Française. Au 19ème siècle, elles étaient 350 et 13 sont entrées à la Comédie Française. Au 20ème siècle, on compte 1 500 autrices mais seules 5 sont entrées à la Comédie Française de 1900 à 1948 et aucune de 1948 à 2002 !
Aujourd’hui, le langage affiche certaines revendications du masculin et féminin. On a vu disparaître la règle d’accord sur les adjectifs de proximité.
Mais a-t-on le droit d’utiliser le mot « autrice » aujourd’hui ?
Le texte amène un questionnement dans la langue et ce qui la constitue. C’est ainsi une prise de conscience de la puissance du langage. En donnant deux genres, possibilité pour chacun indifféremment de se projeter. L’abandon du masculin universel a un sens.
Je n’en étais pas conscient avant la participation au projet mais ce sujet délicat a mûri tout au long de la création en chacun et chacune de nous. Nous avons évolué et nous nous sommes documentés. Cela continue d’alimenter bon nombre de réflexions allant même jusqu’à des modifications de notre quotidien. Personnellement, j’assure des activités pédagogiques dans différentes structures. Par le simple fait de modifier mon langage, j’ai pu en constater les effets bénéfiques et sa puissance.
Au vu de toutes les tensions existantes autour de ce sujet sensible, ne faudrait-il pas inventer un nouveau mot ? d’un genre neutre ?

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P. G. : Presqu’illes a été présentée pour la première fois en province, comment la pièce a été reçue ?

Pier Lamandé : La création a été jouée les 7, 8 et 10 mars à la Scène nationale de Dieppe puis à Rouen. Les lycéens ont aimé la proposition et se sont sentis prêt à employer le mot « autrice ». C’est important de dialoguer avec ce public jeune car ce sont eux qui vont construire la société de demain.

P. G. : Quelles sont les dates des représentations parisiennes ?

Pier Lamandé : Nous jouerons à la Reine Blanche du 24 ou du 27 avril 2019.
De plus, le texte « Presqu’illes » de Sarah Pèpe paraîtra le 26 mai prochain aux Editions iXe.

P. G. : Quelle est votre actualité à venir ? Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Pier Lamandé : Cette création est importante pour moi. Elle s’inscrit dans une recherche menée aujourd’hui avec quelques consoeurs et confrères, acceuilli.e.s par la MPAA, autour de la question de notre héritage, construit de notre patrimoine et de notre matrimoine. Ce dernier met en valeur la création féminine, son histoire, son actualité. Comment renouer avec cette construction artistique qui nous constitue, même si elle a été invisibilisée ?
Aurore Evain, universitaire et historienne, a réalisé un travail remarquable, qui a inspiré Presqu’illes et qui nous permet de découvrir aussi des autrices fabuleuses, des siècles précédents. Nous proposerons à ce sujet une soirée le 13 juin à l’auditorium Saint-Germain, MPAA dans le 6ème, pour partager la découverte de ces nouvelles écritures, contemporaines de Molière et Racine…

Informations pratiques

PRESQU’ILLES
Cabaret sur la féminisation de la langue française

Texte Sarah Pèpe, texte à paraîtra le 26 mai aux Editions iXe
Mise en scène Louise Dudek
Avec Alvie Bitemo, Clémence Laboureau, Pier Lamandé, Soizic Martin et en alternance Claudia Mongumu (24-25/04) / Léa Perret (26-27/04)
Scénographie Heidi Folliet
Création des musiques Soizic Martin
Création & Régie Lumière Jérôme Bertin


Durée
1h30

Dates
Du mercredi 24 au samedi 27 avril

Adresse
Théâtre La Reine Blanche, Scène des arts et des sciences
2 bis, passage Ruelle
75018 Paris

Informations complémentaires

Théâtre La Reine Blanche :
www.reineblanche.com

Compagnie M42 :
compagniem42.com

Jeunes textes en liberté :
www.jeunestextesenliberte.fr

MPAA à Paris :
www.mpaa.fr