« Ça ira (1) fin de Louis » de Joël Pommerat aux Editions Actes Sud

Article de Bruno Deslot

À tête reposée !

10 mai 1774, le petit-fils de Louis XV devient roi sous le nom de Louis XVI. La France est alors prospère mais les nobles en menant grand train à la Cour de Versailles s’endettent et font leur possible pour accroître les revenus qu’ils tirent de leurs terres. Usant de leur influence, parlementaires, haut clergé et aristocrates renforcent indéfiniment leurs privilèges fiscaux. De fait, tout le poids de l’impôt est supporté par les classes laborieuses (paysans et artisans). Mais le nouveau roi n’a rien de plus pressé que de rappeler les parlementaires et de les rétablir dans leurs privilèges. C’est la première d’une longue série d’erreurs qui mèneront Louis XVI à la guillotine.

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Ça ira (1) fin de Louis constitue un triptyque dans lequel Joël Pommerat feuillette le premier chapitre d’une période de l’histoire archétypale ciblant 1789 et s’achevant autour de la fameuse nuit du 4 août, étape majeure durant laquelle le vicomte de Noailles ouvre la voie à l’abolition des privilèges. Necker recommande la convocation des Etats-Généraux. Le 4 mai 1789, 1200 députés des 3 chambres se réunissent à Versailles. Ce n’est pas à coups de baïonnettes que le mécontentement se fait ressentir dans le texte de l’auteur et metteur en scène, mais par des joutes verbales qui prennent à partie le lecteur inéluctablement invité à inventer la déclaration des droits de l’homme avec l’Assemblée nationale et ses représentants du peuple élus.

La plume de J.Pommerat est précise, sensible, réfléchie et cherche, avec élégance, à mettre à nue les arcanes politiques et philosophiques de la Révolution. Ici, la caricature n’a pas sa place, l’auteur se déleste de tout attachement à des faits historiques, dates et noms appartenant à la période abordée pour mieux saisir le cataclysme que toute forme de révolution porte en germe. C’est du grand art ! Réussir à donner une dimension universelle et intemporelle à une période sensible de l’histoire de France lorsque celle-ci se fait l’écho d’une actualité retentissante. Au fil des pages, le lecteur ne peut éviter cet aller-retour entre le passé et le présent tant la langue est contemporaine et saisissante de réalisme. La partition est musicalement wagnérienne et peut s’enorgueillir d’emporter avec elle tout sur son passage. Mis à part Le Roi et La reine, tous les personnages sont des anonymes, en tout cas ne sont pas nommés communément, même si l’on devine certaines figures de proue de la révolution comme celle de Robespierre par exemple. Pas à pas, l’auteur embarque le lecteur dans un discours fleuve sur la Révolution dans lequel le sentiment de noyade pourrait se faire rapidement ressentir mais la force dramaturgique des répliques donne à l’ensemble de la composition l’allure d’une cohorte polyphonique bruyante, arrogante, parfois dérangeante mais surtout rythmée par une urgence à dire. Le verbe est bien le cœur de l’histoire mais pas celle avec un grand H, celle qui concentre des idées et rassemblent des questionnements intemporels dans une langue vacillant entre les différentes périodes. J.Pommerat installent les événements révolutionnaires entre les époques tout en les mettant à distance des représentations collectives, parvenant ainsi à rendre totalement perceptible toute la complexité des enjeux démocratiques et la mise en ordre de chaque individu.

Force est de constater qu’avec cette proposition, J.Pommerat interroge le rôle de la fiction et la grandeur du théâtre. Entouré de sa fidèle équipe de collaborateurs, il livre là, toute la vérité et la sensibilité qu’exhale une écriture de plateau, se situant toujours plus proche de la réalité.

 

 

Ça ira (1) fin de Louis

de Joël Pommerat

 

Editions Actes Sud

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