« LA CHUTE INFINIE DES SOLEILS » : Une tragédie épistolaire

Dans cette pièce de théâtre, Elemawusi Agbedjidji mêle une diversité de discours, de formes et de points de vue pour créer une œuvre unique et polyphonique. Construit à la fois comme une pièce de théâtre, une soutenance de mémoire et un récit épistolaire, La Chute infinie des soleils est un véritable crescendo tragique, politique et poétique qui pousse nécessairement à la réflexion et la remise en question.

En 1761, L’Utile, une frégate de la compagnie française des Indes orientales, s’échoue sur une petite île de l’océan Indien. De cet évènement oublié de l’histoire, Elemawusi Agbedjidji tire un récit polyphonique dans lequel les lettres d’un marin repentant croisent le témoignage d’une Malgache abandonnée sur l’île à la suite du naufrage. Deux destins ressuscités par Maël Mmadi, étudiant en théâtre et anthropologie. Cette fresque historique foisonnante explore avec poésie la question du traumatisme et de l’espoir.

Ce qui est fort ingénieux de la part du dramaturge, c’est de créer une mise en abyme qui dépasse le cadre fictionnel, et ce dans la forme même de l’ouvrage. La première scène intervient en effet avant même le titre, invitant le lecteur à se mettre au niveau des personnages (tout comme l’étudiant Maël Mmadi invite son jury dans son récit). Nous faisons ainsi partie intégrante de cette mise en abyme, et dans son adaptation sur scène, l’effet doit être d’autant plus marquant. Dès la première page donc, Elemawusi Agbedjidji propose une réflexion sur le théâtre.

L’auteur défend l’idée d’un théâtre comme lieu d’hommage, de devoir de mémoire, et d’expression de l’indicible. La pièce est tout à la fois porteuse d’un discours politique et révélatrice de l’humanité dans toute sa complexité. En effet, en variant les tons, les discours et les formes de ses récits et de ses personnages-narrateurs, en changeant d’échelle comme l’on changerait d’acte, le dramaturge sait choisir le bon moment pour apporter une tirade plus réflexive, plus académique, plus engagée. Il mêle ainsi la parole historique et la parole politique en mettant en mots une dénonciation de racisme et d’esclavagisme. Et par cette dénonciation, il veut « questionner ici tout simplement l’individu face au vide » : que devient l’humain face à sa fatalité ? Comment le théâtre peut-il mettre en scène l’horreur ?

C’est ainsi que le personnage de Maël Mmadi, et par extension le dramaturge lui-même, transcende l’histoire et les témoignages pour laisser la place à l’humain et faire ainsi naître le personnage. Car ce que raconte La Chute infinie des soleils, c’est une tragédie humaine, d’un autre temps certes mais pourtant toujours d’actualité. Il n’y a qu’à voir la réaction très européanocentrée du jury. Les thèmes évoqués font écho à des drames malheureusement toujours contemporains : la pédophilie, le racisme – esclavage mais aussi tout simplement exotisation – capitalisme, patriarcat. Elemawusi Agbedjidji sait parfaitement user de toute la force du style épistolaire : les deux récits se suivent, s’entrecroisent, se répondent et finissent par se retrouver, dans un acmé tragique d’une grande violence, mais aussi d’une grande intelligence par son écriture.

Le texte est lauréat des Visas pour la Création en 2019, Programme Odyssée – ACCR 2020.
Avec le soutien du Service de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France au Togo, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, la Compagnie Soliloques.

La pièce La Chute infinie des soleils a été créée au Théâtre des Célestins à Lyon le 16 janvier 2024 dans une mise en scène de l’auteur.

Informations pratiques

Auteur(s)
Elemawusi Agbedjidji

Prix
11 euros

Éditions Théâtrales
www.editionstheatrales.fr

Compagnie Soliloques
www.compagnie-soliloques.fr