« LA DISPUTE », « MES PARENTS » Témoigner, élaborer. Le travail minutieux et sincère de Mohamed Khatib

Deux pièces de Mohamed Khatib, parues aux Solitaires Intempestifs, s’appuient sur des témoignages, que ce soient ceux d’enfants dans La Dispute, ou ceux d’adolescents et d’adultes dans Mes Parents. La démarche n’est pas unique, mais le résultat est particulièrement intéressant ici, en raison de la manière dont l’auteur élabore ses pièces.

La Dispute, créée le 8 novembre 2019 au théâtre de la ville, met en scène la parole d’enfants tous âgés de huit ans, confrontés à la séparation de leurs parents.
Qu’ont-ils à dire de cette séparation ? Comment la leur a-t-on annoncée ? Le pressentaient-ils ? Ont-ils pris parti ? Comment le vivent-ils au quotidien ? Les réponses à ces questions classiques ont été systématiquement filmées, afin de saisir au plus près non seulement les mots, mais aussi les attitudes des enfants. Cependant, le cinéma n’est pas présent dans la pièce (sauf un Skype). Le cinéma, c’est un film réalisé par ailleurs. Dans la postface, l’auteur dit : Si on fait du cinéma pour que ça reste, il est important de faire du théâtre pour que ça disparaisse. Une phrase formidable et qui résume admirablement la démarche. La sincérité du propos va jusqu’à l’aveu de l’assistant dans le prologue : j’ai menti pour obtenir ce travail ; mes parents n’étaient pas séparés, mais je voulais absolument faire du théâtre… puis : Sauf qu’entre-temps, mes parents se sont vraiment séparés… Même chose pour les enfants qui viennent à la fin rectifier leur témoignage ; ainsi le jeune Solal à qui l’on a fait dire qu’il préférait sa mère « pour le bien du spectacle », revient pour expliquer : donc, voilà, la vérité, c’est que je préfère ma mère… euh, non, je veux dire que je préfère autant ma mère que mon père.
Ce qui est admirable, donc, c’est cette façon délicate d’élaborer les témoignages pour les transformer en œuvre d’art. Et on retrouve ces qualités dans l’autre pièce, Mes Parents, qui ne concerne pas la séparation, mais les silences qui peuvent inquiéter ou laisser des trous dans la transmission.

Mes Parents. Texte créé le 9 novembre 2021 au T.N.B mis en scène par l’auteur et joué par les vingt acteurs et actrices de la promotion X de l’école. Filmés pendant le premier confinement, les jeunes ont conversé librement puis participé à une recherche qui devait réunir parents et enfants. Projet ambitieux, car si les jeunes sont de futurs comédiens, les parents, eux ont rarement envie de s’exposer. Ça dépend pour raconter quoi, dit le père de Hinda dès le prologue. D’emblée, on est au cœur du projet : sincérité dans un cadre contraint.
Acceptation ou non des conventions théâtrales, et surtout confrontation de ce qu’on se représente du théâtre avec ce projet spécifique.
Encore une fois, il s’agit d’aborder les choses avec délicatesse. Pas de jugement, même si on ironise sur les maladresses dans l’emploi de WhatsApp. Les photos, les embrassades, les appels manqués, les hésitations… la vie, quoi !
Raphaëlle : je sais pas quoi te dire, maman.
Maman : Tu sais pas quoi dire…
« Eh bien, il est donc vrai que Titus m’abandonne ?
Il faut nous séparer ; et c’est lui qui l’ordonne… »
Raphaëlle : n’accablez point, madame, un prince malheureux
Il ne faut point ici nous attendrir tous deux… » et voilà que Racine prend le relais dans ce dialogue maladroit entre mère et filles.
Maman : « Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice ? »
Et après un silence,
Raphaëlle : Merci, maman, je t’aime.
Peut-on mieux exprimer à la fois le fait que, quand son enfant est loin, on se languit, et que, dans le même temps, on le comprend ? La relation reste forte dans la pudeur et malgré les difficultés. Même chose dans la partie appelée « souvenirs ». La découverte du journal intime de maman.
-Moi, j’aurais trop peur de tomber sur des trucs trop intimes
-Moi, je sais que mes parents, non seulement ils ne montrent rien, mais je crois qu’ils n’ont rien, ils n’ont pas de traces…
-Mais c’est toi, la trace, frère ! l’humour et la délicatesse, toujours.
Mohamed El Khatib est un assembleur de génie mais plein de modestie. Celle-ci va jusqu’à proposer une « fin possible », c’est-à-dire qu’il laisse aux metteurs en scène postérieurs la possibilité d’imaginer autre chose. C’est très généreux. Mais avant cela, une jeune comédienne évoque ses parents bruyants, « très vivants » : un jour, je n’entendrai plus leurs voix. Et je n’arrive pas à comprendre. Vraiment, je vous le demande, comment on fait quand on n’a plus ses parents ? Question vertigineuse que l’on s’est tous posée un jour et à laquelle il faut bien répondre finalement et à laquelle on répond d’autant mieux qu’on les a beaucoup aimés.

Mes-parents Khatib

Informations pratiques

LA DISPUTE – Parution 13 novembre 2019

Auteur(s)
Mohamed El Khatib

Prix
10 euros

MES PARENTS – Parution 8 septembre 2022

Auteur(s)
Mohamed El Khatib

Prix
13 euros

Éditions Les Solitaires Intempestifs
www.solitairesintempestifs.com