« LIEBESTOD, L’ODEUR DU SANG NE ME QUITTE PAS DES YEUX » de Angélica Lidell, un manifeste de théâtre viscéralement féministe, en quête d’amour absolu

Liebestod, de Angélica Lidell © Christophe Raynaud de Lage

Liebestod est une œuvre à part, embarquant le public dans une déclaration de vie douloureuse abyssale, introspective et symbolique. Sur la scène magistrale du théâtre de l’Odéon, la pièce commence par plusieurs tableaux de scène, avec ouvertures et fermetures de rideaux éclairés par des lumières rouge dense. Il y a comme une inspiration christique dans ces visuels. Un son strident les accompagne. Enfin, Angélica Lidell apparaît posée : assise sur une chaise d’école, avec un chevet à sa droite, elle soigne ses genoux. Ils saignent. Elle replace régulièrement sa robe noire, dévoilant son entrejambe, prête à chevaucher les cavalcades de son ascension lyrique. Son discours invoque la volonté de mourir, pour mieux accepter de vivre avec la douleur. Elle cite Rimbaud avec ferveur et décrit l’épreuve de vie et de mort entre un torero et son taureau. Progressivement, la musique prend corps dans le prolongement de son rituel sacrificiel. Elle compare le sperme et le sang dans un lit, avec le sang christique et le lait de Marie.

Le spectateur pénètre l’univers d’Angélica Liddell, fort, sanguinaire. Elle cite aussi Artaud, Cioran, évoque Caravage et Fassbinder. Plaçant l’art au rang de piété divine, elle rappelle à l’universalité de la nécessaire élévation spirituelle dans un paradoxe flamboyant. Ce qu’elle emprunte à ces auteurs de références se marie aisément avec la mélancolie de ce qu’elle décrit pour l’âme. La chorégraphie de son corps incarne la consolation qu’elle n’atteint jamais dans le timbre de sa voix exaltée de folle ingénieuse. Le ton est prégnant, viscéralement ancré dans un monde empreint d’une souffrance inassouvie. Elle crie, geint. Puis elle s’allonge au sol, jambes ouvertes : incarne-t-elle l’image de l’enfantement ou du viol. Changement de tableau. Le taureau noir est posé, très réaliste. La dualité cathartique de la scène convoque la mort du torero dont elle prend le costume. Dans ses postures, elle fustige la vie telle une pleureuse espagnole. Avec une bande sonore solennelle qui l’accompagne, elle est la crieuse d’enterrement qui déterre sa propre vie de femme, qui a connu le drame. Sa voix dans la salle résonne tel le sang qui coule dans les veines. Son paradigme est celui de la souffrance révoquée « sans morale, ni dignité ». Que vaut la dévotion bafouée de l’amour hétéro-sexué, dont elle implore la fusion charnelle.

La pièce bascule peu à peu dans la dénonciation de son propre monde à elle, autant qu’a son travail sans trêve de dramaturge solitaire et de ceux qui l’entourent. Son cynisme est à la fois éloquent et indigent, racoleur et réactionnaire, avec un esthétisme rhétorique qui sidère et prend aux tripes, à la limite du sublime et du gênant. Sa voix fait corps avec la tragédie scénique qu’elle dénonce pour mieux rappeler que tout ceci n’est qu’un spectacle de divertissement. Elle va jusqu’à faire intervenir quelques personnages clichés du monde des mâles, entre essentialisme exotique et virilisme estropié : et ce symbolisme prend le ton doucereux d’un monde qui prendrait distance avec la cruauté de la vie. Un propos incisif ancré dans une mise en scène contemporaine d’un théâtre tellement vivant et généreux, fait pour interpeller le spectateur. Angélica Lidell fabrique « une histoire du théâtre qui est l’histoire de mes racines et l’histoire de mes abîmes ». Comédienne et dramaturge espagnole, elle se met en scène avec rage et provocation depuis 1993. À découvrir absolument.

Liebestod Angelica Liddell

Liebestod, de Angélica Lidell © Christophe Raynaud de Lage

Informations pratiques

LIEBESTOD, L’ODEUR DU SANG NE ME QUITTE PAS DES YEUX – Création 2022
avec le Festival d’Automne à Paris

Auteur(s)
Angélica Lidell

Mise en scène
Angélica Lidell

Avec
Ezekiel Chibo, Patrice Le Rouzic, Angélica Liddell, Borja López, Gumersindo Puche, Palestina de los Reyes

Scénographie, costumes Angélica Liddell
Lumières Mark Van Denesse
Son Antonio Navarro
Habit de lumière Justo Algaba
Assistanat à la mise en scène Borja López

Dates
Du 10 au 18 novembre 2022

Durée
2h

Adresse
Odéon Théâtre de l’Europe
Place de l’Odéon

75006 Paris

Informations complémentaires
Odéon Théâtre de l’Europe
www.theatre-odeon.eu

Festival d’Automne à Paris
www.festival-automne.com